21 janv. 2014

Sur la place Jemal El-Fna de Marrakesh


Le truc est complexe à expliquer : en gros ce qui est discontinu devient continu. C’est une révélation de la pertinence de b/free/bifteck, le disque que j’avais fait il y a quinze ans. C’était conçu avec des couches d’improvisations en strates de sonorités indépendantes et simultanées. Sur la place Jemal El-Fna de Marrakesh de nombreux orchestres jouent simultanément et côte à côte, chacun leur musique. Il y a de nombreux charmeurs de serpents soufflant dans des Reitas, sorte de bombarde ou hautbois ultra-puissants semblables aux musiciens de Jajouka (enregistrés par Ornette Coleman dans « Theme for a Symphony »). J’entends clairement une filiation entre les solos en souffle continu d’Evan Parker et la musique des charmeurs de serpents d’Afrique du Nord. J’entends le « Free Jazz » dans la « Free Music » européenne et j’entends la musique du continent Africain dans le « Free Jazz ». Pour moi la boucle est bouclée, je suis revenu à mon point de départ. Je n’avais jamais essayé de jouer en souffle continu parce que j’ai une peur panique des serpents. J’en comprends seulement la raison, pour mon soixantième anniversaire. Un vendeur de Reitas m’a dit pour me convaincre d’acheter son instrument : « si tu joue de la Reita, tu charmeras les serpents et tu n’auras rien à craindre d’eux. » Il semblerait que le souffle continu calme les angoisses en éliminant radicalement le silence et en prolongeant le continuum par des mélodies répétitives.

D’autre part le rythme nait du silence. Les couches de son ordonnées ou désordonnées créent un souffle musical. Le temps est plus important que la mesure. La démesure crée l’espace. C’est comment dire, le son existant en dehors des oreilles, le monde réel. L’être crée ensuite la musique avec sa subjectivité et le tempo de son battement de coeur. Reste un dernier problème très délicat pour moi qui a perdu 50 décibels dans l’oreille gauche : la saisie du pitch, de la hauteur des notes, quelque chose comme la couleur de l’image, non quelque chose de bien plus important et insaisissable. L’accord ou le désaccord, le conflit amplifié.

Du coup j'ai décidé de faire Melody A Week, un morceau par semaine sur soundcloud à la suite de Steve Arguelles qui fait une rythmique par jour