25 janv. 2014

Le disque de jazz est mort...

Article paru dans le numéro 10 des "Cahiers du Jazz" décembre 2013

Le jazz est-il mort ? Pas du tout. C'est le disque de jazz qui est mort ! Avec le recul du temps, même le Disco sonnait jazz. Les survivants du Disco triomphaient l'an passé au Festival Jazz à Juan. Vous souvient-il : « le freak, c'est chic » de Nile Rodgers, auteur de tubes mondiaux ? Le Disco superpose des couches de mélodies carabinées, des danses sexy, des rythmiques plombées et des sections de cuivre bluffantes. Le Disco est vieux, tout est vieux, comme moi-même, comme le papier sur lequel étaient écrites les paroles de Hebbie Jeebies que chantait Armstrong. Le papier avait glissé pendant l'enregistrement du 78 tours. Impossible de s'arrêter pour le ramasser. Louis avait improvisé des syllabes fantaisistes pour remplacer les mots perdus. Cet incident légendaire s'est transformé en style : le scat. Le Dictionnaire du jazz précise que Jelly Roll Morton revendique aussi l'invention du scat. Le Dico ajoute que « Véritable espéranto du jazz, le scat est à la musique ce que le lettrisme d'Isidore Issou est à la littérature ». J'aime ce parallèle. L'histoire confirmera à quel point il y avait des ponts entre musique, peinture, littérature, cinéma et révolutions. Les lettristes s'étaient inspiré de Louis et probablement Armstrong du mouvement Dada ?

J'écoute Simon Spang-Hanssen au Sunset. Il joue le répertoire de son dernier disque « Luna Moon » plus Caravan. Il joue vite, tout en doubles-croches. Je lui dis que j'ai travaillé dur pour améliorer mon jeu et jouer plus vite. Il me répond que l'on doit travailler comme un damné pour conserver le niveau déjà atteint et ne pas jouer de plus en plus lentement avec l'âge. Simon traverse à toute allure le théâtre d'ombres de l'histoire du jazz. De nos jours plein de jeunes types jouent Caravan, c'est une composition dans l'air du temps. Ce thème évoque le principe d'incertitude : plus la mesure de la vitesse est précise et moins celle de la position l'est, et vice versa. J'aimais Peter Brötzmann qui fonçait dans le tas. J'aimais Chautemps qui fumait le cigare, face au public, saxophone en bandoulière, sans jouer une seule note. J'aimais Miles le magique. Ornette en costard de soie bleu ciel, tout électrique. Rollins encore vert et génial à quatre-vingt-trois ans. Le plus impressionnant était John Coltrane en quête de l'absolu : jouer encore plus vite, encore plus de notes, encore plus loin jusqu'à la lisière de l'impossible. Je n'ai jamais vu Coltrane en concert, je ne le connais que par le disque.

Le jazz est-il mort ? Pas du tout, le jazz est immortel mais le disque de jazz est mort ! La musique dite de jazz est tout à fait vivante. Elle est jouée par des milliers de jeunes dans tous les pays du monde. Il y a des milliers de centres d'action mais aucune figure marquante. Peu importe. C'est le seul aspect positif de la mondialisation. Hormis quelques concerts mémorables, nous avons tous découvert les géants du jazz par le truchement des disques, 78 tours, microsillons, CD, en passant par les bandes magnétiques et toutes sortes de cassettes. Le disque est mort d'un cancer foudroyant. Il ne faut pas confondre le support et l'art. Il y a le feu dans la maison « hot ». Le support numérique est à la fois puissant et fragile. Il est à la merci de n'importe quelle panne de serveurs et de n'importe quel changement de standard. Si un dingue prends le pouvoir et décrète que telle ou telle musique est antisociale, il suffira de supprimer des serveurs les musiques portant le tag maudit. L'anathème sera contre les « standards » du jazz. Ce sera le grand danger de la centralisation à outrance des Data Center, ces serveurs informatiques géants. Un jeune musicien consulte son Real Book sur son smartphone. Il est incollable ! Les résistants du futur joueront de la musique acoustique avec leurs instruments. Ils joueront des mélodies jazzées conservées dans leur mémoire comme de purs trésors.

Je me balade avec quelques notes prises au hasard. Je les jette négligemment par terre. Je les fait rebondir comme un ballon. Qu'est-ce que ça peut bien faire qu'il n'y ait pas de « bridge » ? Tout dépend de l'endroit où l'on se place dans le cycle AABA : au début, à la fin, à n'importe quel endroit de la grille (brûlante ou gelée) de la composition. Est-ce qu'une « Blue Note » reste une « Blue Note » sortie de son contexte ? Avec Caravan la « Blue Note » devient « Gypsy Note » dans un imprévu glissement de l'harmonie vers la modalité. Il y a un monde, un univers dans un intervalle de seconde, de tierce, de quinte ou de septième. L'important est ce qui se passe entre les notes. L'intervalle est le fondement de « la dimension radioactive du jazz » dont parle Lucien Malson, cet invisible entraîne les musiciens de techno, de hip hop ou d'électro à chercher d'une manière ou d'une autre l'esprit du jazz. On trouve des traces de jazz partout, au moins à base d'échantillons. Que fait un DJ à la mode lorsqu'il rentre chez lui ? Il écoute du jazz et de la musique des années 70. Seuls le punk agressif, la musique industrielle et le New Age sont rigoureusement garantis sans aucune poussière de jazz, aucune trace de « JA, de AZZ, de Bibi, Lala Bop, Zazar JZZzzzzzzzz Pady Booum ». Je suis fasciné par le micro-intervalle qui résonne entre deux LA accordés l'un 440 hertz et l'autre à 441. J'adore ce battement résolument non funky, cette prodigieuse vibration non swing, cette attaque frontale de l'oreille, proche de la science-fiction.

Quelle est la raison pour laquelle je me souviens tout à coup d'une mélodie ? Un seul intervalle et ma mémoire s'active pour compléter le deuxième, le troisième et c'est parti, la mélodie éclate dans ma tête. L'inconscient mouline le souvenir déjà entendu. À l'inverse il suffit de taper le rythme d'une mélodie pour en retrouver les notes. Le temps s'est écoulé. Avant tout, je remercie Dieu, mon père, ma mère… Le jazz est grand comme l'Amérique vue d'avion. Dans l'intervalle j'ai trouvé l'amour, la mort, le rêve, le point de chute entre deux ictus, le tempo idéal, le rythme enchanteur, l'exaltation. Dans l'intervalle j'ai trouvé les mystères du timbre. Il suffit d'improviser avec un logiciel de musique, de programmer une simple mélodie et changer les 5000 présélections de modélisation de timbres. Ecouter 5000 fois le même fragment avec un timbre chaque fois différent. C'est utile mais au bout d'une centaine de répétitions, je demande grâce. Stop, vite un enregistrement de jazz pour me nettoyer les oreilles, vite une improvisation humaine enregistrée il y a des décennies. Le jazz est en expansion comme l'univers mais il reste minoritaire en regard de la masse de musique échangée sur les réseaux d'ordinateurs.

Le disque de jazz est mort, alors que faire ? Je remastérise en studio mes anciens disques, ceux dont j'étais le producteur. Avec l'arrivée du HTML 5, le Web offre la possibilité de mettre en ligne de la musique avec un standard de qualité bien supérieur au Mp3. La plate-forme s'appelle « etiennebrunet.bandcamp.com », elle est domiciliée aux États-Unis, dédiée aux labels indépendants. Je joue la qualité maximum du support pour rester en concurrence avec les millions de musiciens présents sur le Net. J'ai été très perturbé par la disparition soudaine du CD. L'objet disque était une certitude et un plaisir, certitude pour le musicien, plaisir pour l'amateur. J'ai gardé le réflexe d'écouter des disques plutôt que des fichiers de flux. J'avais acheté, la semaine passée, un coffret de 6 disques de Steve Lacy au Souffle Continu un courageux disquaire spécialisé en jazz, free, musiques créatives et contemporaines. Une belle boîte en carton avec des disques dans une belle pochette, une bonne réédition bien remastérisée avec les noms des musiciens les dates et les lieux d'enregistrement, tous les détails qui se perdent systématiquement avec les fichiers de flux.

Maintenant c'est la fin ! J'avais écrit sur la dernière page de mon récit Acouphènes Parade : « Le message c'est la disparition du média ». Le message de la société du spectacle est le suivant : disparition du réel. La musique, la monnaie, le travail, la démocratie, l'amour sont devenus procédure virtuelle, ou tout au moins semi-réelle. Le symbole de ce changement est la disparition du CD et le grésillement des smartphones à tout bout de champ. Je suis perdu dans les réseaux d'ordinateurs avec une multitude de mots de passe. Mon numéro de carte bleue est le 2788,  je viens de donner mon bon numéro par erreur ! La société est devenue un immense code indéchiffrable. Un grain de sable dans le silicone ou une parenthèse mal placée dans une ligne de code : tout tombe en panne. L'avion tombe, l'auto explose, le train stoppe, la bourse chute, la nourriture pourrit, la musique se robotise. Le jazz est mon décodeur universel.

Étienne Brunet

juillet 2013, in memoriam Bernard Vitet

http://www.tinnitus-mojo.fr