20 janv. 2014

Echelon Pub-Pub (Interné dans Internet)

Publié dans le dernier numéro des "Allumés du Jazz" décembre 2013
et "Art et Anarchie" printemps 2013


Je dicte mes mémoires à l'ordinateur. J'écris techno. La webcam filme. Le microphone enregistre. La voix est codée, analysée et envoyée en temps réel aux laboratoires Echelon Pub-Pub puis retournée à mon terminal sous forme de texte expurgé des fautes d'orthographe. J'utilise la fonction  d’auto-complétion, si je tape le mot “ prolétaire”, le système me propose automatiquement “prototype”. De plus le système m'envoie une note de qualité Pub-Pub politiquement correct. Une appréciation au pif numérique d'une étoile sur six, un taux de qualité de 3,07094 sur une échelle de 19,12675. Mon texte ne plait pas. J'ai signé les ”termes et conditions de service” sans trop savoir de quoi il retourne.

La censure automatique est débordée. Elle reçoit des millions de documents à la seconde. Un nuisible passera comme une lettre à la poste à travers la surveillance Internet. Je suis méfiant. J'utilise un logiciel qui substitue mon adresse IP par celle d'un ressortissant de pays exotique. C'est le concept de tunnel virtuel : chiffrer les données à la sortie de l'ordinateur et les déchiffrer à leur arrivé sur le serveur distant. Je suis halluciné par les images de mon lecteur CCTI (Carte Crédit Télé Internet), affilié au mécanisme de récupération de données asynchrones CDVV (Comme dans la Vraie Vie) à trois dimensions. Un flux plus ou moins pornographique à contenu explicitement commercial. L'ordre social est maintenu dans le cadre de l'écran. Tout est dans le cadre. L'extérieur de l'écran est considéré comme Anarchie. Les employés et subordonnés vivent aux alentours du cadre. Ils aspirent à l'ordre de l'image haute-résolution. Ils espèrent accéder au sommet, c'est à dire pénétrer dans le cadre, être vu à l'intérieur de l'écran par les autres péquenauds employés multi-fonction du réseau multi-social. Pour se faire, il faut s'exposer clairement devant la Caméra, celle qui transforme la viande de cheval en pure bœuf.

Je refuse de passer devant la caméra Pub-Pub. L'ordinateur me donne une solution alternative : devenir idiot, rentrer en état d'hébétude et ne plus rien comprendre au sens des messages Echelon Pub-Pub. Solution radicale. En atteignant la stupidité complète je ne comprends plus les programmes télé, les jeux de mot des affiches ni les liens sponsorisé sur Internet. Je ne sais plus ce que je doit acheter. Je ne capte plus les instructions de la société Echelon Pub-Pub pour atteindre le bonheur. Je suis naze. Je garde juste un peu de bon sens pour jouer un rythme de musique. Il me suffit de diviser une blanche en deux : voilà la noire ! C'est pas compliqué ! La noire en deux donne la croche puis la moitié de la croche la double-croche. Avec ces éléments je tape un rythme joyeux. J'arrive à sourire à travers mon masque désespéré. Je garde le tempo droit dans mes babouches.

"La musique est la mathématique de l'âme" disait Leibniz, philosophe non Pub-Pub. La relation harmonieuse entre le système moteur et auditif synchronise le corps et le cerveau. Pulsation musicale légato puis staccato. Je rajoute une pulsion dissonante pour me faire entendre. Je m'enduit la peau de crème numérique. Je prends acte de mes terminaisons nerveuses. Interface. Des parties s'échauffent ou se refroidissent. Idem avec la musique. Je m'enduit le cerveau de stupéfiant mystique pour révéler la musique naissante dans mon esprit. Je chante la mélodie que j'entends dans ma tête avant de la jouer sur mon saxophone. J'adore le gag classique des Marx Brothers : le miroir ne réfléchi pas exactement la vérité. Dans "Big Store" Harpo joue de la harpe. Il entends des notes qu'il n'a pas joué. Il se retourne et voit son image dans le miroir, son image joue une autre partie du concerto, même tête, même costume mais l'image joue des instruments différents, violon et violoncelle. Le gag se développe jusqu'à la coda ou l'image d'Harpo est multipliée à l'infini.
Paranoïa. Je roule à 50 kilo-bytes seconde sur les artères Internet. Autant dire que j'ai une connexion bas débit. Une vitesse maximum est obligatoire pour un bon transferts des paquets de données plus ou moins stupides. Voir en ligne des vidéos du vandale de "La liberté guidant le peuple" de Delacroix, d'un type qui pisse dans l'urinoir de Duchamp et celle de la fille qui rature un Basquiat sans que personne ne s'en aperçoive. Jouer en ligne. Acheter en ligne. Vendre en ligne. Voyager en ligne. Baiser en ligne. Ecouter en ligne. Pêche à la ligne. Je ralenti le débit pour envoyer et recevoir les dites données débiles puisque je suis débile. Je vais arrêter de téléphoner, de regarder la télé, de surfer sur le Net. J'essaye de tout arrêter et de faire le Bouddha. Je vais m'assoir sur une chaise et me taire. Allo ! Oui, je fais vœux de silence techno.
Le silence toujours le silence. Le silence, comme la non-action ou la non-consommation est une forme de protestation. Je stationne dans la cellule John Cage avec mes amis les conspirateurs du silence d'Art et Anarchie. La chambre est calfeutrée, presque anéchoïque. Les gens me font des signes agressifs par la fenêtre et me jettent à la gueule des trucs comme t'es pas jazz classique, ni ethno jazz, ni électro profond dans le genre deep, ni rock douceâtre, ni free musique non idiomatique, ni techno écologique, kezako, qu'est-ce à dire ? Je n'entends plus rien. Le matin je suis dans l'esprit de La Monte Young, je voudrais jouer une note toutes les deux heures, le soir je suis dans la frénésie de Charlie Parker et j'aimerai balancer 5000 triples-croches à la minute. Je suis indécis. Je m'embrouille. Trop rapide dans le minimalisme, trop lent dans la sauterie jazz.

Le monde est audiovisuel. Partout du bruit et de l'image. Rembobinage rapide, court retour en arrière. Au début de la seconde guerre mondiale, la prépondérance de l'audio sur le visuel était servie par la radio. L'invention du magnétophone à bobines et bandes pré-magnétisées, marque déposée par Telefunken et IG Farben en 1939, a servi Hitler pour développer son pouvoir de Moloch. Pendant ce temps en Californie, les héros d'Hollywood utilisaient encore le dictaphone à cylindre, marque déposée en 1907. Le dictaphone était un instrument assez rudimentaire qui servait à enregistrer un discours avant de le coucher sur le papier. Le film "Assurance sur la mort" sorti en 1944, réalisé par Billy Wilder repose sur un flashback permanent : le héros confesse sa triste histoire au dictaphone. Au même moment, le dictateur allemand assommait les populations à coup de discours enregistrés, rediffusés à la radio par un magnétophone, invention bien plus versatile que le dictaphone. Pendant la diffusion, le dictateur restait planqué dans son blockhaus et ne pouvait pas être localisé.

Avant la seconde guerre mondiale, la radio se faisait uniquement en direct. Rien ne pouvait être enregistré. A la fin du dix neuvième siècle, le poète Charles Cros et Edisson inventent chacun de lors coté le phonographe. Des disques 78 tours de 3 à 5 minutes maximum permettent d'enregistrer de la musique en gravure directe. Une prise et pas de montage. On peut émouvoir ou faire danser en trois minutes. Le temps est trop court pour enregistrer un discours dictatorial. En parallèle, il y avait les fastes du son optique du formidable ”cinéma parlant”. Le milieu du vingtième siècle voit le développement des disques vinyles microsillons, environ vingt minutes de musique ou de discours par face. Ensuite le CD, soixante quinze minutes d'une traite.

Dans la dernière décennie du vingtième siècle l'invention de la compression numérique ouvre la porte à un déluge de médias dont le MP3 qui permet de transporter la musique à travers internet dans une bande passante ultra réduite. Pour la première fois dans l'histoire, un standard moins performant remplace une technologie de qualité supérieure. Les compagnies de disque s'écroulent. Le multimédia devient général dictateur. Les secrets du CAC40 sont cryptés sur des supports numériques déguisés en liste d'écoute MP3. On ne comprends plus rien. C'est la crise. Réduction d'effectif dans l'industrie. Réduction de fréquence peu productive. Les MP3 simplifient la musique, les harmoniques que l'on perçoit à peine sont supprimés tout comme les détails délicats pour alléger le poids du support lors de son transport en container sur Internet.

Le nouveau concept d'Echelon Pub-Pub : fusionner informatique et publicité pour une nouvelle dictature. Voici venu le moteur de dictature Sympa ®. Le système Echelon Pub-Pub communique aux gouvernements locaux de la terre des milliers de renseignements concernant les individus pour les forcer à acheter tel ou tel truc. La totalité des sites Internet du monde sont copiés sur les disques durs géants des Data-Center, gratte-ciels flottants sur l'océan pour être refroidis écologiquement. Fini la dictature des magnétophones avec leurs sales bobines. Chacun est réduit à son profil d'acheteur potentiel et basta. La vie privée des gens devient publique. En ce moment même, des ”évangélistes système” de Sympa ® se foutent de ma gueule en lisant mes pitreries paranoïaques en direct sur mon ordinateur, malgré mon tunnel virtuel. Sympa ® milite ”pour contribuer à un monde meilleur”. Il offre ses services gratuitement et fait fortune avec les liens sponsorisées. Chaque mot est mis aux enchères dans une sorte de casino numérique. La vérité des médias est simple : donner gratuitement des programmes avec de la publicité pour en payer la fabrication et faire du bénéfice au passage. La fameuse valeur ajoutée de l'information. Cette amusante manipulation de la population avait été inventée à l'époque de la radio et télévision. Internet a intériorisé ce phénomène. La nouvelle dictature invisible est greffée sous ma peau avec mon abonnement à un fournisseur de kilo-bytes. Puce biologique. Futur bio-bio. La masse média s'est transformée en fluide média d'internement psycho-techno. Nouveau rite de Possession initié par le capitalisme mondialisé. Hyper dépendance du ventre. Interné dans Internet.

J'ai été un musicien marginal toute ma vie. Avec la crise du disque, il ne me reste que les concerts pour me faire entendre. Ils ne sont quasiment plus payés. Les salles subventionnées m'ignorent. Les lieux de concerts disparaissent les uns après les autres à cause des nuisances sonores des taxes trop élevées et du désintérêt du public à l'égard du non Pub-Pub. J'ai pris en modèle le site www.drame.org de mon ami Jean-Jacques Birgé. Je donne toute ma musique sur Internet. J'ai mis 14 de mes albums en écoute gratuite au format MP3 sur mon site : free.bifteck.free.fr Je donne une grande partie de la musique que j'ai crée ces trente dernières années. Vendre c'est donner, donner c'est vendre dans la nouvelle économie inventée en Californie. J'ai perdu mon pouvoir d'achat en passant du Franc Rock'n'Roll à l'Euro. J'en perds encore plus en passant de l'Euro au Click, grâce au résultat du robot compteur. Il me crédite d'environ mille cinq cent visites mensuelles du site. Visites  d'une durée de vingt secondes minimum. Je touche 6000 clicks mensuel. Revenu modeste mais réel. A n'importe quel point du globe on peux écouter mes anciens disques qui n'avaient qu'une diffusion limitée dans le monde réel. Avant j'étais noyé dans les bacs des disquaires, aujourd'hui, je traverse en solitaire l'océan Internet sur un radeau de fortune arrimé à mes balises <html> et <audio>. Je suis une sorte de Boat “Music” People. Le progrès c'est d'être vu pour être entendu. Rien ne change en réalité. Interné dans Internet.

Etienne Brunet
mars 2013


http://www.allumesdujazz.com/Journal_29/f